Live in the city

Rencontre avec le photographe Frank Loriou dans son atelier

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Frank Loriou mène une investigation humaine. Folle et innombrable, un embouteillage de visages, de pays, de paysages, amoncelés, isolés, puis concentrés sur sa toile. Il rencontre, il décrit, il prend et avance, progresse avec son art. Sa photographie, depuis quelques années, posée pierre par pierre, un bâtiment.
Il déterre l’inutile, les irrégularités du quotidien, les bizarreries, il les défigure, les recouvre des ses propres couleurs, la photo prend une direction. Du désordre de l’existence surgit une simplicité profonde.
Frank Loriou dit qu’il n’y a pas de réalité, alors, il reconstruit une vérité. Il nous fait, nous donne un visage qui est aussi le sien.
Il y a une grande humilité dans ce travail, la sienne d’abord, et celle qu’il nous impose. Nous pensons être un, alors que ne nous ne sommes qu’une infime illustration de nous même, un indice insuffisant, celui d’un moment précis et fulgurant. Le photographe ignore peut-être ce fragment donné, ou provoque cette ignorance, il fait taire sa mémoire précise, perd ses habitudes, donne un coup d’arrêt au souvenir figé et glacé de tous les Jean Louis Murat, tous les Dominique A, tous les Yann Tiersen déjà vus sur tant de clichés, déjà entendus sur tant d’albums. Qu’il connaisse personnellement ou non ses modèles, il semble puiser dans une sorte mémoire universelle de ceux-ci, un carrefour de toutes leurs humeurs passagères, accidentelles. Il retient dans son filet de quoi faire coïncider ces chanteurs avec eux-mêmes, une fois pour toutes. C’est ici que se joue leur fortune, quand il écrit la phrase définitive, lorsqu’il presse le déclencheur à l’instant où toute la lumière de l’âme et de la pensée est retenue.
Des courbes rudes ou molles, des couleurs crues ou veloutées, les artistes sont ici pour un portrait, ils repartent avec une image qui les fait à la fois apparaître au plus près d’eux-mêmes, et au plus loin de leur réalité.

Comment es-tu devenu « photographe rock» ?

J’ai un parcours d’autodidacte. Je suis devenu graphiste assez tard, j’ai créé beaucoup de pochettes de disques en tant que graphiste à partir de 1997. Les premières sont celles de Yann Tiersen, Le Phare et Manu Chao, Clandestino. En parallèle, je faisais des images depuis longtemps, sans m’y attarder, et j’ai décidé de construire quelque chose, de le structurer. J’ai commencé à travailler et découvrir ma photographie personnelle, et j’ai tenu un journal photographique quotidien, qui a donné un livre, Tout est calme, sorti en 2008. Cet ouvrage a reçu un très bel accueil, a été chroniqué dans les Inrocks. Alors le milieu de la musique a commencé à me solliciter pour des portraits, et je savais que ça me plairait. J’avais déjà posé les bases de mon univers avant de faire entrer les artistes dans mon travail, j’étais prêt. En graphisme je n’avais pas tenté d’imposer un style, mais de pénétrer l’univers des artistes, tandis qu’en tant que photographe, je me positionne en artiste et j’accueille les sujets, les visages, dans mon propre monde. J’ai longtemps été presque plus passionné par la musique que par l’image, je suis donc heureux d’être parvenu à obtenir un pont entre tout ce qui me touche le plus.

En arrivant dans ton atelier, tu me parlais de ta définition de la photo, peux-tu revenir là-dessus, quel est le rapport entre photo et réalité ?

La photo n’est en aucun cas la réalité, c’est une réalité déformée, sublimée. Selon moi, il n’y a pas de vérité, pas de réalité, c’est notre regard qui détermine les choses, notre humeur aussi. Comme dans la musique c’est ton regard d’artiste qui façonne la réalité. Dans mon livre, je m’attachais à des sujets insignifiants qui n’intéressent personne, je m’arrêtais sur ces « banalités » afin de proposer un regard différent, ma réalité, ma vision.

Tu travailles avec des artistes, peut-être très attachés à leur image…

C’est à moi en tant que photographe de gagner une relation de confiance, d’empathie aussi. En une journée de shooting il se passe toujours quelque chose, on apprend forcément à se connaître. Je fouille dans les placards des artistes pour les habiller par exemple, et c’est intime, un moment humain. La plupart des artistes que je rencontre n’aiment pas être photographiés, ils voient cela comme un passage obligé pour faire exister leur musique, ça ne satisfait en rien leur ego. Mon ambition est de les rendre fiers d’eux même, de produire des images dans lesquelles ils se reconnaissent, dans lesquelles ils n’ont pas la sensation de se trahir intimement. J’essaie de renvoyer quelque chose de personnel, profond, tout en leur garantissant aussi une certaine distance. Et c’est souvent ce qui porte un album.

Oui, d’ailleurs la pochette de l’album Clandestino de Manu Chao est iconique…

Si c’est ce qu’elle t’inspire, c’est donc qu’elle est réussie ! Une belle pochette est toujours iconique, il faut que ça soit ultime, un moment d’éternité. Tu dois te dire que cette pochette de disque est impossible à surpasser, définitive, et pourtant, sur l’album suivant, tu dois faire encore mieux.

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Pour obtenir l’icône définitive, comment penses-tu les mises en scènes que nous pouvons remarquer sur certaines pochettes ?

Je suis à l’écoute, et j’aime les accidents. Je ne suis pas quelqu’un de concept, car le concept intervient souvent au détriment de l’émotion. Quant on a trop pensé tout ce qu’on allait faire et dire, il n’y a plus beaucoup de place pour le reste, pour la liberté. J’aime beaucoup les portraits sur fond blanc où simplement le regard, l’attitude, ou une pose peuvent émouvoir. Après il y a des moments de grâce. Sur la pochette de Toboggan de Jean Louis Murat par exemple, le vélo lui appartient, c’est une route à coté de chez lui, cette photo reflète un moment de vérité : je passais quelques jours chez lui, je l’ai vu sur son vélo. Je suis parti du quotidien pour le transcender, mais à aucun moment je ne l’ai déguisé, le chapeau est à lui. Je n’aime pas fabriquer, mentir, truquer, mais trouver l’artistique et l’iconique dans la normalité. J’observe beaucoup ce qu’il y autour de moi. Pour Lisa Simone, on est allé chercher un arbuste en pot qui se trouvait sur un parking à côté, ce n’était pas anticipé. Bien que je créée toujours des conditions minimales de prises de vue, je laisse toujours faire le hasard du moment, la mise en scène compte moins que l’inattendu.

La photographie est-elle un art soumis à la mode ?

La photo est soumise à la mode si on désire qu’elle le soit. Je recherche simplement à inscrire mon travail dans le moment présent, à le rendre le plus juste possible pour cet instant là. Regarde la photo de Jeanne Cherhal sur le fond blanc, avec un col roulé blanc, on n’est pas dans une mode particulière, pas de canons vestimentaires ou visuels représentatifs d’une époque. Pourtant je sais aussi que mes envies peuvent correspondre à une époque où d’autres ont les mêmes, il y a bien sûr des corrélations. Disons que je fais des choses actuelles qui sont forcément empreintes de la culture du passé.

Et donc empreintes de tes influences… Qui sont les photographes qui te fascinent ?

J’admire le travail de Rinko Kawauchi, une photographe japonaise qui s’intéresse aux choses et détails du quotidien, en fait quelque chose de très émouvant. Pour les mêmes raisons j’apprécie des photographes comme Stephen Shore, William Eggleston. Ce goût pour la normalité me touche, ils sont les premiers à avoir photographié une assiette contenant un steak et des frites. Du côté des portraits, j’aime beaucoup ce que fait Richard Dumas, avec qui j’ai beaucoup travaillé et beaucoup appris.

Dans tes séries, au delà des objets du quotidien et des portraits, il semblerait que tu portes un grand intérêt à la nature, aux grands espaces, aux animaux…

Dans mon travail personnel, c’est étrange, je suis attiré par des choses qui ne me touchent pas forcément moi-même. J’ai une série sur les animaux, la nature, alors que je n’ai aucun intérêt particulier pour la faune et la flore. C’est la confrontation entre la nature et l’homme qui me passionne. L’humain aujourd’hui est capable d’une brutalité inouïe avec la nature, avec les animaux. On les croise souvent enfermés, dans des conditions de soumission, de production. L’homme cherche à soumettre ce qui l’entoure. Dans ces clichés, tout est lié à l’humain au fond, exactement comme dans mon livre qui ne contient pourtant aucun portrait, je parle toujours de l’Homme.

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Oui, je suis d’ailleurs captivée par une photo de ton livre, sur un mur, un bout de poster issu d’un magasine pour jeunes sur les chevaux, on y devine et reconnait une adolescente, on pense à elle à travers ce cliché.

Il s’agit en effet de la chambre d’une ado de 17 ans, avec sa tapisserie saumon et au milieu un néon rose. Ces détails anodins parlent pour elle. Pour moi, de même qu’il n’y a pas de vérité, rien n’est « normal ». Tout me paraît étrange, et c’est ce que j’essaie de photographier : l’étrangeté de la vie normale, son absurdité par moments, et en même temps la beauté de tout cela. Tout est relativement vain, stérile, pathétique, pourtant, ce qui est beau c’est qu’on l’habite, qu’on essaie de donner un sens à tout ça. Ici, ce bout de poster, les couleurs, tout est banal et pourtant magnifique, éclatant de vérité. Chaque personne et chaque endroit méritent d’être photographiés.

Et d’être regardés, tu poses ton regard là où on ne le pose pas habituellement…

Oui c’est exactement ça. Une manière de rendre sa noblesse à chaque chose, de lui donner de la valeur. J’adore photographier les enfants et les vieilles personnes. On est plus proche du crucial, de besoins essentiels, primaires. Il m’est arrivé de photographier une vieille dame une quinzaine de jours avant sa mort, nous savions elle et moi qu’il s’agissait de sa dernière photo. Nous l’avons fait de manière légère, mais à la fin elle m’a offert un regard incroyable, elle posait pour la postérité. J’ai ensuite offert cette photo à ses enfants quand elle est décédée. Il y a des moments de grâce comme ça.

Il s’agit aussi d’un acte de mémoire non ?

Tout à fait. Je suis fasciné par les anciennes photos de famille, longtemps les seules photos que possédaient les gens étaient le grand père à la guerre, les enfants le jour de leur communion, des moments charnière d’une vie. Aujourd’hui, on a 8000 photos sur un cd-rom, alors que dans le passé, de l’existence de quelqu’un à sa mort, il ne pouvait y avoir que 5 ou 10 photos. Des photos très posées, très dignes, presque religieuses. J’essaie d’une certaine façon de créer du sacré et du religieux, car oui, la photographie est un travail de mémoire. J’adorerais photographier tous les habitants d’un immeuble, et il m’est arrivé d’immortaliser toutes les maisons d’une rue, comme un travail d’archivage. Lorsqu’une une grand-mère décède, on devrait photographier toutes les pièces de sa maison, intactes pour l ‘éternité. J’ai une très mauvaise mémoire c’est peut être pour ça que je suis photographe !

Existe-il des sujets ou des visages non photogéniques ?

Non, de même que des gens inintéressants, ça n’existe pas. Tout le monde a quelque chose de beau, quelque chose à cacher. Le musicien n’est pas plus intéressant en soi que les gens qui le regardent, mais de par la situation on est amené à le sublimer davantage. On pourrait aussi photographier chaque visage du public d’un concert, les montrer à l’artiste, pour qu’il puisse s’attarder sur chacun des visages des personnes qui sont venues l’écouter. J’ai envie de rendre hommage à tout le monde dans mon travail, tout le monde mérite d’être regardé, et tout le monde est fait pour être pris en photo.

Tu me parlais de fouiller dans les placards de certains artistes pour les habiller, tu passes parfois quelques jours chez eux, tu prends en photo une dame avant sa mort… Il y a donc des moments d’intimité très profonds, voire intrusifs ?

Oui parfois je ne suis pas très à l’aise avec ça. Quelqu’un m’a dit un jour que je suis un photographe timide, et c’est vrai. Beaucoup de situations me brident, je ne fais pas de photo car je trouverais ça vulgaire, intrusif et mesquin. Je passe à côté de moments incroyables. Beaucoup d’artistes prendraient de beaux clichés, moi je ne le fais pas. Je le regretterai probablement un jour, pourtant c’est instinctif, je ne le sens pas, je considère que je n’ai pas à photographier ce moment. Si on décide qu’on va travailler, je suis absolument désinhibé, mais je n’aime pas voler des photos. Je pense aussi que je ne suis pas amateur de photos très naturelles, en situation. Je préfère accaparer toute l’attention de mon sujet pour un instant précieux.

À partager l’intimité de certains artistes, il doit exister des shootings qui t’ont particulièrement marqués…

Certaines cessions avec Jean Louis Murat ont été très belles. Je lui avais apporté mon livre, ça lui a donné envie de rouvrir la maison d’un de ses voisins, une personne très importante pour lui. Il avait racheté cette maison, sans doute dans la volonté de rester « maitre » de cet endroit, de la mémoire de cette personne. Je l’ai vu rouvrir les volets, je l’ai fait asseoir dans la cuisine. Il regardait par la fenêtre, il se passait quelque chose de très très fort. Il me dit « Ça fait 30 ans que je m’assois à cette place, lui à celle-ci, et c’est la première fois que je pose mon regard sur ce qu’il voit par la fenêtre». À la fin du shooting, je lui dis « Il y a un morceau de toi qui m’a particulièrement marqué Accueille-moi paysage », il me répond « C’est étrange, c’est le morceau que j’avais écrit pour ce voisin 2 jours après son décès ». Dans ces moments là, tu as vraiment l’impression de vivre un moment de grâce, de faire quelque chose qui t’échappe complètement.

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Tu dis ne pas aimer mentir ni truquer, quel est ton rapport à la retouche ?

Je recadre et retouche le moins possible. Je préfère ne pas faire une photo, parce que quelqu’un passe dans le fond, ou qu’il y a un objet disgracieux, plutôt que d’avoir à l’enlever après. Bien entendu, il peut m’arriver de supprimer un bouton ou des cernes accentués par la lumière, pour aller vers l’iconique, mais je conserve les traces de vie. Je ne suis pas anti retouches, les photographes ont toujours fait cela même quand ils travaillent sur leurs développements, il modifiaient les contrastes, les couleurs. Il s’agit de choix artistiques qui font partie du métier de photographe. Si tu veux, au moment de prendre la photo j’essaie d’obtenir un résultat le plus parfait possible selon mes critères, et si par la suite je dois améliorer certains détails, je le fais.

La photo argentique sert-elle mieux que le numérique cette recherche d’iconique ?

Avec l’argentique, tu ne vois pas immédiatement ce que tu fais. Je travaille en 6X6 ce qui signifie que toutes les 12 photos je dois recharger mon appareil. On sait que chaque photo est importante, du coup la personne photographiée change d’attitude, donne plus de concentration et d’attention. On recrée de la rareté et de la valeur, et donc on recrée de la magie. Malheureusement, l’argentique coûte cher, je suis donc amené à travailler de plus en plus en numérique, bien que pour mon travail personnel je n’abandonne pas mes boitiers anciens.

Peux-tu me parler de ces boitiers ?

Je possède plusieurs appareils argentiques, car chacun induit un certain type d’image. Je travaille beaucoup avec un Yashica, qui est l’appareil de Terry Richardson, des photographes de mode des années 90. Avec ça, je peux shooter à la volée, pas de réglage, un flash assez cru mais qui donne de très belles images. La démarche est différente du Hasseblad par exemple, à la mise au point manuelle, avec lequel tu dois recharger, prendre le temps de calibrer ton réglage. Avec le blad, tu es plus dans le statique. Je travaille aussi avec le Holga qui est un vieux 6X6 en plastique qui donne des images assez étranges et sublimes. C’est encore une autre démarche.

Est-ce que comme dans la musique, ou dans d’autres formes d’art, le photographe connaît l’angoisse de la page blanche ?

Il y a toujours cette peur dans tous les métiers de création, l’angoisse de ne pas trouver le moment de grâce. C’est pour ça qu’il faut rester attentif aux cadeaux du hasard, de la coïncidence, aux détails les plus anodins qui peuvent porter en eux des éléments de magie et d’émotion. Garder la porte ouverte est le moyen d’échapper au manque d’inspiration.

Et toi, aimes tu te faire prendre en photo ?

Pas spécialement, ce qui m’intéresse c’est de voir si le photographe est parvenu à restituer l’émotion que je ressentais.

Steffie Maya

Photos : Frank Loriou Photomaton, série Portraits, série Wild Life, photo personnelle de Jean Louis Murat.
Plus de photos de Frank Loriou : http://www.frankloriou.com/ et https://fr-fr.facebook.com/frankloriouphotography

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Cette entrée a été publiée le 22/10/2014 par dans Interviews.
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